1996 – La ideología de la revista “Wired”, por H. Schiller (en francés)

La construcción del discurso mitificador alrededor de Internet y las TIC

L’ IDÉOLOGIE DU MAGAZINE « WIRED » Ces prêtres branchés de l’ère numérique (La ideología de la revista “Wired”. Esos sacerdores conectados de la era digital). Por HERBERT I. SCHILLER, en Le Monde Diplomatique, 1996

Traducción al castellano de la bajada:
“Sin duda confiando mucho en las fuerzas del mercado, el mensual estadounidense “Wired” ha fracasado en su entrada en la Bolsa. Este fracaso relativiza un poco el éxito, hasta ahí considerable, de una publicación destinada a celebrar a Internet y cada una de las consecuencias de la revolución tecnológica. Casi siempre, en las páginas de esta revista decididamente conectada, la fe en la “era digital” está acompañada en una puesta en cuestión del rol del Estado”

SANS doute trop confiant dans les forces du marché, le mensuel américain« Wired » vient de
rater son introduction en Bourse.Cet échec relativise un peu le succès, jusque-là considérable, d’une publication destinée à célébrer Internet et chacune des conséquences de larévolution technologique. Presque toujours, la foi en « l’ère numérique » s’est accompagnée, dans les
colonnes de ce magazine résolument branché, d’une mise en accusation du rôle de l’Etat.
par HERBERT I. SCHILLER

Dans les années 60, aux Etats-Unis, la nouvelle configuration de l’économie prenait déjà forme dans les réseaux informatiques créés et financés par l’Advanced Research Project Agency (Agence
pour les projets de recherche de pointe, ARPA), une branche du ministère de la défense. Peu après, des essais de vulgarisation se multiplièrent afin d’expliquer que les ordinateurs seraient les agents d’une nouvelle civilisation, naturellement meilleure que celle qui l’avait précédée. Prophète précoce d’un tel basculement, Alvin Toffler décrivit ainsi Le Choc du futur, puis La Troisième Vague (1). Depuis lors, la campagne visant à convaincre que les ordinateurs sont, qu’on le veuille ou non, nécessaires et en tout cas inévitables, a structuré le paysage
idéologique des Etats-Unis. Wired, la bible des « branchés », est l’un des organes les plus actifs au service de cette nouvelle foi. Lancé en janvier 1993, doté d’un ton nerveux et
enthousiaste, destiné à un public gavé de la norme MTV (2), ce mensuel « de l’ère numérique » a vu le nombre de ses abonnés passer de 30 000 à 200 000. Même si ce journal se veut libre et
indépendant, les intérêts économiques et idéologiques dominants ont vite su en apprécier la valeur. Y compris en termes de rendement. Un an après le lancement de Wired, la société Conde
Nast en avait acquis 17 % des parts et avait rapidement exprimé le désir de voir le titre atteindre, avant cinq ans, une diffusion de 450 000 exemplaires. Conde Nast appartient à Advanced Publications, la branche médiatique d’un groupe, Newhouse, qui possède à la fois journaux, magazines, câblo-opérateurs et maisons d’édition. En 1991, Newhouse « valait » 7 milliards de dollars, ce qui le situe aux premiers rangs des fortunes détenues par une seule famille (3). Même si Newhouse ne rivalise pas vraiment avec Time-Warner et Disney-ABC, ses actifs médiatiques comptent parmi les plus importants du pays. Wired est ainsi, on le voit, un organe de presse libre de toute attache… Qu’offre-t-il aux lecteurs et quels sont ses
sujets de prédilection ? Le message publicitaire prime. Avant de lire quelque article que ce soit, le lecteur doit passer le cap des pages innombrables (parfois habiles au demeurant) de
publicité. Logiquement, les messages des sociétés d’électronique et de télécommunication dominent : Sony, Compaq, IBM, Motorola, Panasonic, Bell, NEC, Fujitsu, Intel, Novel, Microsoft, etc., comptent au nombre des visiteurs habituels. Mais d’autres objets, susceptibles eux aussi d’intéresser un lectorat de jeunes cadres, ne sont pas oubliés : marques de polos, produits Armani, Gap, modèles automobiles. Après avoir fait vendre des marchandises, Wired cherche à célébrer l’essor des technologies de l’information. Et, avec lui, les conséquences sociales positives de leur utilisation. Ici, la technique rédactionnelle du magazine consiste à présenter l’ensemble de son contenu sous les traits de la hardiesse, de la fraîcheur, de l’innovation, du dernier cri. Sans oublier d’insister sur son caractère indispensable à
l’honnête homme du XXIe siècle. Ceux qui ne manifestent pas assez d’enthousiasme pour les nouvelles technologies sont presque immanquablement assimilés aux derniers dinosaures, que l’ère
numérique fera disparaître. Dans chaque numéro de Wired, plusieurs auteurs réitèrent le dogme et servent de brigade d’acclamation à l’économie de l’information, américaine et internationale. Exprimant sa foi en des termes presque pathologiques, l’un des disciples expliquait récemment :« Soudain la technologie nous a donné les pouvoirs nous permettant de manipuler non seulement la réalité extérieure, le monde qui nous entoure, mais aussi et surtout nous-mêmes. Vous pouvez devenir tout ce que vous voulez être (4). » A lire Wired, cette perspective que d’aucuns jugeront un peu effrayante, ce monde nouveau, nous y serions presque déjà. Un observateur, encore habité par le scepticisme, a résumé ainsi la philosophie de la publication : « Les ordinateurs conduisent à une forme d’utopie, à un avenir rendu meilleur par la symbiose entre l’homme et la machine, à une religion qui voit dans le cyber-espace le médium qui amènera l’âge d’or. Un âge où la numérisation libérera l’esprit et facilitera l’ascension vers un niveau de conscience plus élevé (5) . » Une seule solution : la technologie
CETTE élévation semble avoir obscurci la vision des rédacteurs au point de leur avoir dissimulé le fait que des problèmes plus terre-à-terre, qui existent depuis le début de la révolution
industrielle (insécurité, pauvreté, chômage, exploitation), préoccupent encore nombre de citoyens. Mais, pour l’un des contributeurs les plus réguliers de Wired, par ailleurs avocat
intelligent de l’ère numérique, un nouveau clivage mondial oppose les défenseurs d’Internet et ceux qui y sont rétifs.
Tout devrait donc être apprécié en fonction de ce qui serait devenu l’équivalent de la lutte des classes d’autrefois. Il en est ainsi de l’élection présidentielle américaine : « Qui servira
mieux le Net, Dole ou Clinton ? (6) » De tels raccourcis foisonnent. Un internaute particulièrement enthousiaste assène ses certitudes : « La gauche est morte. La droite est morte. Sans qu’aucune proclamation officielle ait été nécessaire, nous sommes déjà de plain-pied dans une économie globale de réseaux (7) . »
Dans le même ordre d’idées, Esther Dyson, habituée des colonnes de Wired et porte-parole particulièrement enthousiaste de ces technologies, estime que les formations politiques sont appelées à disparaître : « Les partis ne seront plus nécessaires si des réseaux ouverts permettent aux individus de s’organiser au coup par coup plutôt que d’être ficelés dans un groupe rigide (8). »
On le sait, des versions assez proches de cette idée, qui se croit audacieuse, circulaient déjà il y a un siècle. Mais pourquoi exiger des révolutionnaires du numérique une connaissance de l’histoire ? A priori, les analyses de Wired se résument sans peine à une tentative de légitimation des forces du marché. Mais il y a plus. Une particularité du discours du magazine mérite en effet d’être soulignée : l’affirmation qu’une société des réseaux dotée de ses
instruments technologiques de pointe pourra remédier aux dysfonctionnements de nos sociétés modernes. Wired affirme que la technologie a créé un âge qui transcende ce qui l’a précédé en
même temps qu’il s’en distingue. Pour fallacieuse qu’elle soit, cette analyse trouve un écho dans un public partagé entre inquiétude et désarroi, et qui veut pouvoir croire à quelque
chose. Mais Wired refuse d’établir le lien entre son soutien inconditionnel et passionnel à l’ère électronique, d’une part, et son identification à des forces sociales qui produisent les
technologies de l’information. C’est pour cela que « Wired évite soigneusement de discuter des origines de l’informatique et des détails de son histoire(9) ». On le comprend : l’examen du
passé, qui obligerait à faire le lien entre initiateurs d’hier et bénéficiaires d’aujourd’hui, remettrait en cause le caractère libérateur de la révolution numérique. Wired se proclame
anti-étatiste, résolument hostile à toute forme d’intervention sociale. Le magazine se moule sans peine dans les plis de l’idéologie dominante qui assimile autorité publique et répression. En revanche, l’autre pouvoir qui régit l’ensemble de la planète, celui du marché, ne lui pose aucun problème (10). Ainsi, en octobre 1996, le magazine semble s’être délecté en publiant le point de vue de M. Walter Wriston, ancien PDG de Citicorp- Citibank (la principale banque des Etats-Unis), sur l’avenir de l’argent et de l’économie globale.
M. Wriston avait déjà abordé le sujet cinq ans plus tôt, mais, entre-temps, cette figure respectée de la finance s’était métamorphosée en « cypherpunk » [crypto-anarchiste]. Une idée
stimule tout particulièrement l’imagination et l’enthousiasme de M. Wriston : celle des milliers de milliards de dollars d’argent privé qui, sans surveillance et sans contrainte, voyagent instantanément là où le capital transnational sera le mieux servi (11). Une telle situation n’a d’ailleurs rien de très nouveau : cela fait au moins vingt ans que le niveau de ces transactions ne cesse d’enfler, dépassant largement la somme de 1 000 milliards
de dollars par jour. Un tel flot, qui s’accorde tout à fait aux intérêts des sociétés multinationales désireuses de faire transit là où c’est le plus rentable, explique en partie la perte de souveraineté économique des Etats. Les réseaux informatiques contribuent ainsi de façon décisive à conforter le pouvoir de ceux qui le détiennent déjà : grandes sociétés, armée, services de renseignement, forces de police.
Pourtant, lorsqu’ils affectent de parler en « populistes », Wired et M. Wriston ne traitent guère de ces pouvoirs-là. Quand le magazine demande à l’ancien patron de Citicorp : « Qui décide
maintenant que les Etats perdent leurs pouvoirs ? », celui-ci répond : « Personne. (…) Si les politiques choisies ne sont pas les bonnes, le marché vous sanctionnera aussitôt. Je suis
entièrement favorable à une telle démocratie économique (12) . »
Voilà donc la définition moderne de la « démocratie économique » : l’attribution du pouvoir électoral sera déterminée en fonction de la surface financière. Et Wired fera tout son
possible pour donner à croire à ses lecteurs que l’ère de l’information qui s’ouvre, majoritairement au service d’une « démocratie » censitaire, présente déjà les traits de la
radicalité, de l’abondance et de la modernité.
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(1) Alvin Toffler, Future Shock, Random House, New York, 1990, et ThirdWave, William Murrow, New York, 1980.
(2) Lire Yves Eudes, « MTV : Musique,télévision et profits planétaires », Le Monde diplomatique, août 1995.
(3) D’après RonaldBettig, Copywriting Culture, Westview, Boulder, 1996.
(4) Wired, SanFrancisco, octobre 1994, p. 107. « Be what you want to be » est le slogan, célèbre, employépar l’armée américaine pour recruter des volontaires.
(5) David Bennahum, « The Myth of DigitalNirvana », Educom Review, septembre-octobre 1996.
(6) John Perry Barlow, « The PowersThat Were », Wired, septembre 1996.
(7) Mark Stahlman, Wired, octobre 1994,p. 86.
(8) Wired, juin 1994, pp. 80-81.
(9) Bennahum, op. cit.
(10) Cf. >Asdrad Torres, « Faut-il brûler Internet ? », Le Monde diplomatique, novembre 1995.
(11) Lire Philippe Quéau, « Qui contrôlera la cyber-économie ? », Le Monde diplomatique, février 1996.
(12) Walter Wriston, « The Power of Money », Wired, octobre 1996
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Le Monde diplomatique – novembre 1996 – Page 24
http://www.ina.fr/CP/MondeDiplo/1996/11/SCHILLER/7401.html
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Copyright © 1996 INA/Le Monde diplomatique

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